" Marco Polo, arrivant à Sumatra, voit (mais c'est à présent que nous le comprenons) des rhinocéros. Il s'agit d'animaux qu'il n'a jamais vus. Par analogie avec d'autres animaux connus, il en distingue le corps, les quatre pattes et la corne. Or, sa n culture mettait également à sa disposition la notion de licorne, laquelle était justement définie comme un quadrupède avec une corne sur la tête. Marco Polo désigne donc ces animaux du nom de licornes. Puis il s'empresse, chroniqueur honnête et pointilleux, de nous dire que ces licornes sont néanmoins fort étranges, c'est à-dire bien peu spécifiques, puisqu'elles ne sont pas blanches et élancées mais ont "le même poil que le buffle, les pieds comme les éléphants", la corne est noire et disgracieuse, la langue épineuse et la tête semblable à celle d'un sanglier.
Marco Polo semble prendre une décision : plutôt que de segmenter encore le contenu en ajoutant un nouvel animal à l'univers des vivants, il corrige la description en vigueur des licornes, qui, si elles existent, sont donc telles qu'il les a vues et non telles que la légende le raconte.
Il modifie l'intention et laisse l'extension en suspens. "
Umberto Eco, Kant et l'ornithorynque" (Grasset, 1997)
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