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vendredi 27 mars 2020

Coronavirus, Camus, La Peste : " Dans toutes les armées du monde, on remplace généralement le manque de matériel par des hommes. Mais nous manquons d’hommes aussi."


"– Nous manquons de matériel, dit-il. Dans toutes les
armées du monde, on remplace généralement le manque
de matériel par des hommes. Mais nous manquons
d’hommes aussi.

– Il est venu des médecins de l’extérieur et du
personnel sanitaire.

– Oui, dit Rieux. Dix médecins et une centaine
d’hommes. C’est beaucoup, apparemment. C’est à peine
assez pour l’état présent de la maladie. Ce sera insuffisant
si l’épidémie s’étend. "

"– Qu’est-ce que l’honnêteté ? dit Rambert, d’un air
soudain sérieux.

– Je ne sais pas ce qu’elle est en général. Mais dans
mon cas, je sais qu’elle consiste à faire mon métier. "

"Mais, en fait, on
pouvait dire à ce moment, au milieu du mois d’août, que la
peste avait tout recouvert. Il n’y avait plus alors de
destins individuels, mais une histoire collective qui était la
peste et des sentiments partagés par tous "

"Ainsi, en ce qui concerne le
service de Rieux, l’hôpital disposait à ce moment de cinq
cercueils. Une fois pleins, l’ambulance les chargeait. Au
cimetière, les boîtes étaient vidées, les corps couleur defer étaient chargés sur les brancards et attendaient dans
un hangar, aménagé à cet effet. Les bières étaient
arrosées d’une solution antiseptique, ramenées à l’hôpital,
et l’opération recommençait autant de fois qu’il était
nécessaire. L’organisation était donc très bonne et le
préfet s’en montra satisfait. Il dit même à Rieux que cela
valait mieux en fin de compte que les charrettes de morts
conduites par des nègres, telles qu’on les retrouvait dans
les chroniques des anciennes pestes.

– Oui, dit Rieux, c’est le même enterrement, mais
nous, nous faisons des fiches. Le progrès est incontestable"

 Le lendemain, les parents étaient
invités à signer sur un registre, ce qui marquait la
différence qu’il peut y avoir entre les hommes et, par
exemple, les chiens : le contrôle était toujours possible

À la vérité, tout leur devenait présent. Il faut
bien le dire, la peste avait enlevé à tous le pouvoir de
l’amour et même de l’amitié. Car l’amour demande un
peu d’avenir, et il n’y avait plus pour nous que des
instants.

Des épouses lui prenaient le
poignet et hurlaient : « Docteur, donnez-lui la vie ! » Mais
il n’était pas là pour donner la vie, il était là pour ordonner
l’isolement. À quoi servait la haine qu’il lisait alors sur lesvisages ? « Vous n’avez pas de cœur », lui avait-on dit un
jour. Mais si, il en avait un. Il lui servait à supporter les
vingt heures par jour où il voyait mourir des hommes qui
étaient faits pour vivre. Il lui servait à recommencer tous
les jours. Désormais, il avait juste assez de cœur pour ça.
Comment ce cœur aurait-il suffi à donner la vie ?

jeudi 26 mars 2020

A. Camus, La peste, les formatistes, les bien-parlants, les imoortants, les utiles, les méthodiques, les débordés, les importunés, les traditionnels

"En général, les interlocuteurs du journaliste admettaient volontiers ce
point. Mais ils lui représentaient ordinairement que c’était
aussi le cas d’un certain nombre de gens et que, par
conséquent, son affaire n’était pas aussi particulière qu’il
l’imaginait. À quoi Rambert pouvait répondre que cela ne
changeait rien au fond de son argumentation, on lui
répondait que cela changeait quelque chose aux difficultés
administratives qui s’opposaient à toute mesure de faveur
risquant de créer ce que l’on appelait, avec une
expression de grande répugnance, un précédent. Selon la
classification que Rambert proposa au docteur Rieux, ce
genre de raisonneurs constituait

- la catégorie des formalistes. À côté d’eux, on pouvait encore trouver

-les bien-parlants, qui assuraient le demandeur que rien de
tout cela ne pouvait durer et qui, prodigues de bons
conseils quand on leur demandait des décisions,
consolaient Rambert en décidant qu’il s’agissait seulement
d’un ennui momentané. Il y avait aussi


- les importants, qui priaient leur visiteur de laisser une note résumant son cas et qui l’informaient qu’ils statueraient sur ce cas ;

-les utiles, qui lui proposaient des bons de logement ou des
adresses de pensions économiques ;

-les méthodiques, qui faisaient remplir une fiche et la classaient ensuite ;

- les débordés, qui levaient les bras, et

-les importunés, qui détournaient les yeux ; il y avait enfin

-les traditionnels, de beaucoup les plus nombreux, qui indiquaient à Rambert un autre bureau ou une nouvelle démarche à faire.

Camus, La Peste : « Effrayés, mais non désespérés, le moment n’était pas encore arrivé où la peste leur apparaîtrait comme la forme même de leur vie et où ils oublieraient l’existence que, jusqu’à elle, ils avaient pu mener. En somme, ils étaient dans l’attente. »


« Mais, d’une part, la ville fermée et le
port interdit, les bains n’étaient plus possibles, et, d’autre
part, ils se trouvaient dans un état d’esprit bien
particulier où, sans avoir admis au fond d’eux-mêmes les
événements surprenants qui les frappaient, ils sentaient
bien, évidemment, que quelque chose était changé.
Beaucoup cependant espéraient toujours que l’épidémie
allait s’arrêter et qu’ils seraient épargnés avec leur
famille. En conséquence, ils ne se sentaient encore obligés
à rien. La peste n’était pour eux qu’une visiteuse
désagréable qui devait partir un jour puisqu’elle était
venue. Effrayés, mais non désespérés, le moment n’était
pas encore arrivé où la peste leur apparaîtrait comme la
forme même de leur vie et où ils oublieraient l’existence
que, jusqu’à elle, ils avaient pu mener. En somme, ils
étaient dans l’attente. À l’égard de la religion, comme de
beaucoup d’autres problèmes, la peste leur avait donné
une tournure d’esprit singulière, aussi éloignée de
l’indifférence que de la passion et qu’on pouvait assez bien
définir par le mot « objectivité ». La plupart de ceux qui
suivirent la semaine de prières auraient fait leur, par
exemple, le propos qu’un des fidèles devait tenir devant le
docteur Rieux : « De toute façon, ça ne peut pas faire de
mal. » Tarrou lui-même, après avoir noté dans ses
carnets que les Chinois, en pareil cas, vont jouer du
tambourin devant le génie de la peste, remarquait qu’il
était absolument impossible de savoir si, en réalité, le
tambourin se montrait plus efficace que les mesures
prophylactiques. Il ajoutait seulement que, pour trancher
la question, il eût fallu être renseigné sur l’existence
d’un génie de la peste et que notre ignorance sur ce point
stérilisait toutes les opinions qu’on pouvait avoir. »

mercredi 25 mars 2020

Camus, La peste » Il s’apercevait alors que son interlocuteur et lui ne parlaient pas de la même chose. "


« Dans ces extrémités de la solitude, enfin, personne ne
pouvait espérer l’aide du voisin et chacun restait seul avec
sa préoccupation. Si l’un d’entre nous, par hasard,
essayait de se confier ou de dire quelque chose de son
sentiment, la réponse qu’il recevait, quelle qu’elle fût, le
blessait la plupart du temps. Il s’apercevait alors que son
interlocuteur et lui ne parlaient pas de la même chose.
Lui, en effet, s’exprimait du fond de longues journées de
rumination et de souffrances et l’image qu’il voulait
communiquer avait cuit longtemps au feu de l’attente et
de la passion. L’autre, au contraire, imaginait une émotion
conventionnelle, la douleur qu’on vend sur les marchés,
une mélancolie de série. Bienveillante ou hostile, la
réponse tombait toujours à faux, il fallait y renoncer. Ou
du moins, pour ceux à qui le silence était insupportable, et
puisque les autres ne pouvaient trouver le vrai langage du
cœur, ils se résignaient à adopter la langue des marchés et
à parler, eux aussi, sur le mode conventionnel, celui de la
simple relation et du fait divers, de la chronique
quotidienne en quelque sorte. Là encore, les douleurs les
plus vraies prirent l’habitude de se traduire dans les
formules banales de la conversation. C’est à ce prix
seulement que les prisonniers de la peste pouvaient
obtenir la compassion de leur concierge ou l’intérêt de
leurs auditeurs. »

samedi 21 mars 2020

Relisons La Peste de Camus, un chef-d'oeuvre et retrouvons Oran

Je ne retrouve pas La Peste. Sans doute cachée derrière le premier rang d'une tablette du haut d'une de mes bibliothèques.

Alors je la relis sur écran (un grand, pas sur smart-phone fait pour ceux qui ne veulent pas aller plus loin que les titres, ce que certains de mes étudiants désiraient et que le marché toujours sympathique leur a procuré. " S'il faut lire, alors ! " accompagnait "naturellement", "pédagogiquement" le "S'il faut réfléchir, alors ! "). Il était loin le temps où pendant les inter-cours des étudiants lisaient des livres, des romans...

Voici l'adresse



Je retrouve Oran. 

Je ne suis allé qu'une fois en Algérie. C'était "en mission". Je n'étais pas porteur des Evangiles. C'était juste après les élections qui avaient vu la victoire du FIS (Front Islamique du Salut).

"
" Le 26 décembre 1991 a lieu le premier tour des élections législatives. Le FIS obtient 188 sièges sur 231, le FFS 25 sièges et le FLN 15 sièges, les candidats indépendants remportent 3 sièges.
Prenant acte de la situation qui prévalait, l'armée décide le 11 janvier 1992 de pousser le président Chadli Bendjedid à la démission, et interrompt juste après les élections, de même les communes détenues par le FIS sont dissoutes et ses militants emprisonnés. Le FIS s'engage alors dans des activités terroristes contre l'État algérien et les civils qui le soutiennent, au travers de sa branche armée l'AIS (Armée islamique du salut), c'est ainsi que les premières victimes du terrorisme en Algérie furent les agents de l'État ainsi que les intellectuels et les journalistes."

Mes souvenirs :

- une ville qui s'effondrait
- des entrées d'immeubles, des plaques de médecins crasseuses
- un hôtel où nous étions 3. Mon collègue nantais et moi et la conservatrice en chef des bibliothèques universitaires de Lyon. Elle nous a raconté que son collègue oranais n'allait à la bibliothèque qu'une fois par ...mois. Peut-être par semaine. 
- des hommes "tenant les murs"
- aux feux tricolores, des gens vendant des pièces automobilistes aux automobilistes qui passaient, les pièces qui leur avaient été volées, nous a dit notre hôte
- dans les rares librairies, rien d'autre que des Corans.
- pas mal de voitures. Et pourtant pas de vendeurs de voitures. Et l'importation était interdite. Ils ne devaient pas avoir de douaniers !
- on s'est demandé où les gens achetaient ce qu'ils portaient sur eux. Pas vu de commerces. On nous a expliqué que les magasins étaient à ... Marseille.  Et puis il y a les visites chaque été de ceux qui sont en France, ou ailleurs. Les toits des voitures sont surchargés.
- à la fac de sciences, pour atteindre la salle de cours, j'ai dû enjamber un ruisseau de merde. Il venait de dessous un autre bâtiment, un "préfa" comme au lycée de ma jeunesse arédienne. Ce préfa était une partie de la "cité U" !
- le tableau noir était blanc, j'ai pensé à la chanson de Bécaud. Mais lui c'était la place rouge. Le collègue m'avait fourni une boite de pastilles Valda qui devait être un reste de la colonisation. Dedans des rognures de craie.
- je me souviens avoir entre autres, traité de logique et des 4 sens du verbe être selon Gotleib Frege. Mal m'en a pris, j'ai été apostrophé. Manifestement je ne suivais pas la bonne théologie. Souvenir impérissable.
- on a appris que les Japonais avaient une université (ou une fac d'informatique, seulement), qu'on nous a montrée. Protégée. Une sélection sévère des étudiants. On n'en a pas su plus.
- on a appris aussi que si on voyait autant de bateaux de pêche dans le port et aucun en mer, c'est que l'Etat avait vendu les fonds marins aux mêmes Japonais. Et que maintenant il n'y avait plus rien à pêcher
- la cathédrale était la bibliothèque. Aucun livre depuis l'indépendance de l'Algérie !
- moins de femmes recouvertes de la tête aux pieds que ce que l'on peut voir de nos jours en France. Des femmes âgés avec un tissus ajouré, disons un masque à ne pas recommander contre le coronavirus, laissant voir les tatouages ou décoration au henné.
- des attentats à Alger et sa région. On nous disait "faut pas croire ce qu'on vous dit en France, ici on ne risque rien". Après notre départ, Oran était touchée.
- j'ai découvert au marché des nèfles... japonaises au magnifique noyau. J'en ai ramené en France. Bien sûr aucun contrôle sanitaire. Aucun questionnement  à l'arrivée. On voit que nous ne sommes ni aux USA ni en Australie. En Australie on se méfie même des fleurs vendues à l'aéroport de Singapour et quand on connaît l'aéroport de Singapour !


"Cette cité sans
pittoresque, sans végétation et sans âme finit par sembler
reposante, on s’y endort enfin. Mais il est juste d’ajouter
qu’elle s’est greffée sur un paysage sans égal, au milieu
d’un plateau nu, entouré de collines lumineuses, devant
une baie au dessin parfait. On peut seulement regretter
qu’elle se soit construite en tournant le dos à cette baie et
que, partant, il soit impossible d’apercevoir la mer qu’il faut toujours aller chercher.
 
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