“ L’un des philosophes, disciple de Hume et voyageur plein d’expérience, fit venir notre hôte et lui dit :
“ Ce n’est pas du bœuf, c’est du cheval. ”
l’aubergiste lui répondit :
“ Monsieur, je suis surpris de vous entendre dire quelque chose que vous croyez dépourvu de sens. “ Bœuf ” et “ cheval ”, selon vous, ne sont que des mots, et ne désignent rien dans le monde du non-langage. La discussion ne concerne donc que des mots. Si vous préférez le mot “ cheval ”, c’est bel et bien ;
mais je trouve le mot “ bœuf ” plus profitable. ”
A cette réplique, tous les philosophes se mirent immédiatement à discuter. “ L’aubergiste a raison, dit un disciple de Roscelin, “ bœuf ” et “ cheval ” ne sont que des sons proférés par le souffle de l’homme, et aucun d’eux ne peut désigner cet abominable et très coriace morceau de viande. –
Absurdité, répliqua un platonicien, ce rôti vient d’un animal qui, lorsqu’il était vivant, était une copie du cheval éternel qui se tient au ciel, et non d’un bœuf éternel. ”
Un Augustinien fit remarquer :“ Bœuf ” et “ cheval ” sont des idées dans l’esprit de Dieu, et je suis certain que l’idée divine du bœuf est quelque chose de très différent. ”
Le sens de cette parabole est que la question des “ universaux ” n’est pas simplement une question de mots, mais qu’elle se pose lorsque l’on veut énoncer des énoncés de faits. ”
Bertrand Russell, in Histoire de mes idées philosophiques, chap. XIV, Les universaux, les particuliers et les noms, p. 194-95
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