mercredi 13 mai 2026

Amélie Nothomb parle d'Alexandre Vialatte

 Merci à Joël de m'avoir transmis ce texte.

Ce n'est pas une IA qui aurait écrit cela... bé si, les IA doivent bien consulter le journal La Montagne ! 


« Quand je vais mal, vraiment très mal, il n'est qu'un seul écrivain au monde qui puisse quelque chose pour moi : c'est Vialatte. J'ouvre n'importe quel volume de ses Chroniques à n'importe quelle page et la vie cesse d'être un problème.
Pourquoi ? C'est presque inexplicable.
On ne peut pas dire que Vialatte soit joyeux, ni optimiste : au contraire. On ne peut pas non plus dire qu'il soit drôle : ce n'est pas le terme propre. Ne lui conviennent pas davantage les adjectifs très à la mode, comme « délirant », « fou », « déjanté » ou « dingue » : pour être Vialatte, il faut, à la base, une profonde rigueur intellectuelle.
S'il fallait trouver un mot pour qualifier son écriture, le moins inadéquat pourrait être l'adjectif « incongru ». Aucun auteur n'est allé aussi loin dans l'incongruité pure. D'autres écrivains ont pratiqué cette vertu, mais jamais avec cette subtilité légère qui fait de lui le noble classique du genre.
J'ouvre son Almanach et je tombe sur cette introduction au septième mois de l'année : "Le mois de juillet est un mois très mensuel.". Livrez cette phrase à un thésard littéraire : terrifié, le binocleux n'en pourra tirer la moindre glose.
C'est que, comme l'éléphant dont parle Vialatte, sa poésie a quelque chose d'irréfutable. Personne d'autre que lui n'eût jamais songé à écrire ces loufoqueries marmoréennes qui sont pour moi le remède à toutes les pesanteurs du monde. »

Amélie Nothomb - La Montagne du 7 septembre 1996

 

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